De poser à exposer : Défi et destin de Suzanne Valadon

  • Publié le . Paru dans (page 40-43)
Information dentaire

Quand, déjà rompue à divers petits métiers, la Montmartroise de 15 ans fait ses débuts de modèle, c’est qu’elle a failli se rompre le cou, au trapèze. Adieu le cirque, mais l’acrobate sait rebondir avec souplesse de corps et fermeté de caractère. Les peintres ne tardent pas à s’en apercevoir, et non des moindres : Henner, Puvis de Chavannes, Renoir, Toulouse-Lautrec… La jeune Marie-Clémentine Valadon passe d’ateliers en ateliers, un peu de bras en bras aussi, dont ceux très accueillants de Lautrec qui la rebaptise Suzanne puisque, comme celle de la Bible face aux vieillards qui la lorgnent, elle affronte nue le regard de galants plus ou moins verts pour qui elle pose.

Elle pose en effet, mais, introduite dans la place, elle observe aussi. Enfant elle dessinait, voilà qu’elle prend des cours sans trop y penser auprès de maîtres qui ne songent pas davantage à lui en donner. Elle s’imprègne du métier au fil des jours, jusqu’à celui où, encouragée, elle montre ses dessins à Degas. « Vous êtes des nôtres ! », s’écrie-t-il, admiratif de son trait « dur et souple ». Ce style, c’est elle-même : par les deux termes étrangement antagoniques de sa formule, le peintre à l’œil sûr vient d’emblée de dépeindre dans sa toute singularité cette consœur de 18 ans. Aussi, plutôt que de la faire poser, décide-t-il aussitôt de l’aider en lui achetant nombre de dessins puis en l’initiant à la gravure en taille douce et au vernis mou sur sa propre presse.

Si l’encourageant Degas lui tend la main, il ne lui la tient pas : elle fait du Suzanne Valadon dès cet âge et à jamais. C’est d’ailleurs le plus frappant de cette rétrospective au Centre Pompidou : du début des années 1880 à la fin des Années 30, son style semble immuable. Souplesse et dureté d’un dessin qui est sa ligne personnelle : tout est là dès le premier jour et traverse l’incroyable succession des avant-gardes sans s’en trouver autrement traversé. D’abord parce que c’est son trésor de pauvre, et qu’elle s’y tient de tous ses doigts : on lui a laissé entendre qu’il pouvait y avoir de l’or en eux, alors elle les active diligemment et amasse un travail dont la somme, surtout s’il s’y trouve certains feuillets bien venus, lui vaudra peut-être quelque argent. Ses ressources sont minces ; à pas même vingt ans elle élève un bambin sans père – le futur Maurice Utrillo – et Lautrec ne peint que trop bien ce qu’elle pourrait devenir. Ensuite parce qu’elle appartient à Montmartre et à cette bohème, dont certains, sur un coup de chance ou d’un génie qui leur échappe mais que d’un coup on leur trouve, parviennent à sortir, numéros soudain gagnants de la loterie bourgeoise. C’est rare, mais ça peut arriver. En attendant ce jour, elle dessine (plus tard à peindre) les seuls modèles qui ne lui coûtent rien, son petit garçon, sa mère, son peu de famille. Très bien représentées ici, ces images prises dans une intimité des plus humble touchent par l’alliance d’une force simple et vraie et d’une charge affective naturelle et perceptible.

Au plus près de la vérité nue

Le fard n’est pas le genre de Suzanne Valadon, ni la complaisance. Elle peint ce qu’elle voit, un quotidien de petites gens aux petites tâches, et, parce qu’elle le vit de près, le fait sans misérabilisme ni apitoiement. Rien de cafardeux dans sa bohème d’affranchie et de mère courage qui de frasques en coups de grisou relève un menton plus buté que mutin. « Il faut être dur avec soi, avoir une conscience, se regarder en face », professe-t-elle, et c’est de ce même œil exact et réaliste qu’elle considère les autres. Aussi débarrasse-t-elle ses modèles, non de tout amour, mais de tout atour. Elle supprime les langueurs inutiles et les séductions artificieuses dont au regard des hommes une femme est censée se parer. Degas ou Lautrec déjà les ont désidéalisées, peignant des moues amères, des yeux vides, des corps las de fatigue et désabusés. Mary Cassatt et Berthe Morisot aussi ont fait bouger les lignes des représentations d’une féminité étouffée entre rôle décoratif et érotisation.

Suzanne Valadon met une autre vigueur à saisir le naturel du corps féminin, inspirée peut-être par sa pratique, même courte, de l’exercice physique en tant que jeune acrobate et qu’aurait reconnue Degas peintre des danseuses. Elle qui n’a pas appris l’anatomie l’a vue à l’œuvre et à découvert dans l’effort des gymnastes comme dans leurs tenues moulantes. De là pourrait venir son rapport franc, direct et décomplexé à la nudité. Remarquable peintre de nus, elle a le chic pour cerner la plastique des corps adultes sans rechercher la grâce, autant que pour fixer d’un trait juste le déhanchement déjeté d’une fillette curieuse de se voir changer mais encore insoucieuse du regard des autres, la gaucherie anguleuse d’un fils grimpant par saccades les marches inégales de l’enfance à l’adolescence. Il y a là une attention plus touchante que troublante pour ce temps indécis de la métamorphose.

Loin d’instiller un malaise, cette proximité simple et dénuée de tout voyeurisme indique plutôt qu’elle est à l’aise tout bonnement avec la nudité et le fait de la montrer, sans distinction de sexe, «tels que le Bon Dieu nous a faits», comme disent les grand-mères. C’est d’ailleurs sous le couvert du Jardin d’Éden, et des tenues d’Ève et d’Adam que le sujet autorise, que Suzanne Valadon sera la première femme peintre à exposer un nu masculin vu de face – quoique ça fasse bien un peu scandale en 1909 et l’amène à rajouter ensuite la traditionnelle feuille de pudeur. Elle récidive en 1911 avec son très grand format Joie de vivre, qui intègre à un paysage non plus seulement des corps de baigneuses mais celui d’un homme aussi nu qu’elles et leur égal dans l’état de nature, ce qui repousse encore l’audace de Manet, Cézanne ou Picasso sur le même thème.

Longtemps en germe, l’ascension de Suzanne Valadon s’est soudain accélérée en 1894 avec son entrée au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts où elle est admise à exposer ses dessins –pas loin d’être, là déjà, une première dans ce monde de l’art aux mains des hommes. Des dessins donc, encore ; mais peut-être l’autodidacte qu’elle reste se sent-elle alors autorisée à se voir comme peintre. La peinture est-elle autre chose que le dialogue de la couleur et du dessin ? Elle se lance, en gardant cet ancrage dans le tracé qu’elle maîtrise. Cela va donner ce trait noir, cet épais cerné fluide qui lui permet d’installer son sujet dans la toile et de délimiter les volumes plus finement animés. Le procédé n’est pas inédit à vrai dire, il vient du vitrail, les cloisonnistes Émile Bernard ou Anquetin et d’autres à Pont-Aven le pratiquent, mais elle l’adopte à sa façon et en fait sa marque sans qu’on sache au juste si elle les a vus. Tant de choses sont alors dans l’air autour de Cézanne et Gauguin, bientôt Matisse et Picasso.

On peut ici ou là penser à tel ou tel, mais on la reconnaît d’un coup d’œil à son trait singulier, « méchant et souple », dit encore Degas, à la fermeté de ses compositions, à l’affirmation de ses regards de femmes qui soutiennent sans ciller ceux des autres, les accrochent sans rien d’aguicheur ni de soumis. Cette peinture de femme leur donne la parole, muettement mais éloquemment. Elle les fait exister et même les impose d’une manière très nouvelle dans l’espace, leur accorde le droit d’avoir l’air maussade, fatigué, morne, indifférent, absent, avachi si ça leur chante, de se mettre à l’aise chez elles comme bon leur semble sans plus cacher leur débraillé que leurs formes délivrées, de se montrer elles-mêmes enfin, et ça c’est du vrai jamais vu. Tout d’un coup en vogue, voilà que de grandes dames la requièrent pour un portrait. Elle avertit pour sa part qu’elle décevra inutilement celle qui « cherche de l’aimable ou du joli ». L’espace à soi qu’elle offre aux femmes, elle se l’est constitué et suit son chemin de vérité.

La bonne idée ici est de mettre en regard de ses toiles un choix, réduit, d’œuvres de consœurs au talent varié, Marie Laurencin, Georgette Agutte, Juliette Roche, Jacqueline Marval, Émilie Charmy, Angèle Delasalle, qui montrent une beauté plus « aimable » qu’une Valadon dite capable de raideur voire coupable de laideur. Elle les surclasse par sa solidité. Le jeu des couleurs est plus fort, celui des masses mieux construit. Rien ne flotte : debout, assis ou couchés, immobiles ou en mouvement, les modèles font corps avec leurs décors, d’autant plus étroitement que ces fonds s’ornent de motifs habilement connivents qui à la fois sertissent leur présence et la prolongent au-delà du cerné. Dans l’entre-deux-guerres elle est au sommet de son art et de son succès, et fraie jusqu’à sa mort avec la nouvelle génération. Picasso et Derain la traitent en amie sinon en égale. Pourtant, ni fauviste, ni cubiste, ni d’aucun courant de l’art moderne, on l’en a, peu à peu et longtemps, détachée. Avec cette exposition on révise son point de vue : comme femme modèle de la modernité, Suzanne Valadon se pose là.

Commentaires

Laisser un commentaire